| |
> Revue de presse
 |
Journal : Le
Parisien
Rubrique : Vivre Mieux
Titre : le nouveau scandale
de l'amiante
Date : 21/10/04
C'est une bombe à retardement qui va exploser.
Le nombre de décès provoqués par
l'amiante, sous forme de cancers de la plèvre,
appelés mésothéliomes, ou de cancers
du poumon, va être de 100 000 en France au cours
des vingt prochaines années. Ce chiffre impressionnant
est révélé par le professeur Marcel
Goldberg de
|
l'Inserm. "On est devant une catastrophe de santé
publique, dont on a sous-estimé l'ampleur" affirme
t-il.
C'est également la thèse d'un livre très
documenté sur le sujet, qui paraît aujourd'hui
, écrit par François Malye, grand reporter au
Point.
Ce drame, que certains croyaient terminer, est en fait en train
de rebondir. "Aujourd'hui, on voit apparaître des
cas de mésothéliome chez des enseignants, des
peintres ou des musiciens d'opéra. C'est la troisième
vague de la maladie. On va en voir de plus en plus. Le scandale
ne peut plus être caché" estime François
Malye.
Sur le plan pénal, aucune plainte n'a pour l'instant
abouti
Dans un premier temps, les cancers de la plèvre provoqués
par l'amiante avaient frappé les ouvriers travaillant
dans les usines qui fabriquaient de l'Amiante, notamment dans
les filiales du groupe Saint-Gobain Eternit et Everit.
Dans la seule ville de Thiant, dans le Nord pas de calais,
300 personnes travaillant chez Everit ont été
frappées par un cancer lié à l'amiante.
Maintenant la pathologie s'étend à des ouvriers
travaillant dans l'aciérie, où l'amiante était
présente.
Cette contamination s'explique pour deux raisons. L'emploi
massif de la fibre, tout d'abord, pendant les années
soixante et soixante-dix. "Enormément de personnes
ont été exposées, car on employait ce
matériau presque partout Il est logique de voir trente
ans plus tard apparaître les tumeurs" explique
Francois Deriaux, président de l'Andeva, l'Association
nationale des victimes de l'amiante.
Depuis l'interdiction totale d'emploi de la fibre le 1er juillet
1997, les observateurs se félicitent : personne ne
peut acheter d'appartement sans obtenir de certificat d'absence
d'amiante. Mais ce sont les contrôles qui sont défaillants
: "76% des chantiers de déflocage visités
ne respectent pas les points de la réglementation",
affirme une étude de l'institut national de la recherche
et de la sécurité qui parle de "graves
irrégularités constatées".
Et lorsque les chantiers sont bien faits, ils s'éternisent.
"Le cas le plus emblématique est celui de la faculté
de Jussieu, mine d'amiante en plain Paris, qui n'est qu'à
moitié désamiantée, alors que tout devrait
être terminé pour 2002", regrette Michel
Parigot, président du comité anti-amiante.
"Ce qui marche, c'est l'indemnisation des victimes. Suite
à des milliers de plaintes déposées pour
"faute inexcusable", le Fonds d'indemnisation des
victimes de l'amiante (Fiva) a versé à 6 240
victimes 270 millions d'Euros" constate François
Desriaux, président de l'Association Nationale des
Victimes de l'Amiante. Mais sur le plan pénal, aucune
plainte n'a pour l'instant abouti. A Paris, la juge Marie-Odile
Bertella-Geoffroy instruit le volet "Jussieu", où
7 personnes sont décédées des suites
d'un mésothéliome. L'analyse des scellés
à la suite de la perquisition menée il y a un
an, est en cours. De son instruction pourrait sortir le premier
procès au pénal de l'amiante en France.
Marc Payet.
Aux aciéries des
Ancizes, les ouvriers se révoltent.
"On a battu un record : le plus jeune des salariés
d'Aubert et Duval touché par l'amiante. Il n'a que
40 ans
" Depuis plusieurs mois, les employés
des aciéries des Ancizes (Puy-de-dôme) n'ont
vraiment pas le cur à rire. Chaque jour où
presque, des résultats de scanners et de radios des
poumons effectués sur trois à quatre cents de
leurs collègues viennent confirmer leurs craintes.
Pas une semaine ne se passe sans qu'ils apprennent que l'un
deux est touché par l'une des maladies liées
à l'amiante.
"On recense déjà 98 cas", assurait
hier Gérard Semme, 53 ans, ex-secrétaire syndical
chez Aubert et Duval, qui a lui-même découvert
récemment que ses poumons étaient en partie
couverts de plaques pleurales. "Sans oublier deux autres
collègues qui ont contracté un mésothéliome,
ce cancer de la plèvre incurable typique de l'amiante.
Cela ne leur laisse que deux ans à vivre dans le meilleur
des cas. Selon nous, cinq collègues sont déjà
morts et beaucoup savent qu'ils sont atteints mais n'osent
rien dire de peur de perdre leur boulot !" Et les syndicalistes
de souligner également "l'étrange proportion
de veuves recensées sur le registre de la mutuelle".
Ils poursuivent leur employeur pour "faute inexcusable"
Mais, depuis quelques mois, les langues se délient
parmi les 1300 salariés des Ancizes, et les syndicats
n'hésitent plus à mettre en cause publiquement
la direction d'Aubert et Duval, filiale du puissant groupe
Eramet, qui s'est longtemps senti inattaquable.
"Pendant des dizaines d'années, nous avons tous
respirés de l'amiante, assure Georges Renoux, délégué
CGT. Tous les fours, tous les bâtiments étaient,
et sont encore pour certains, calfeutrés de cette cochonnerie.
"Personne n'a jamais levé le petit doigt, renchérit
Daniel Tourret, quia quitté récemment l'entreprise
avec la confirmation qu'il avait, lui aussi, développé
des plaques pleurales. Depuis longtemps nous réclamons
des analyses. On ne nous a jamais écoutés, pas
même le médecin du travail ! Mais les résultats
sont là et c'est catastrophique." A en croire
la direction, il n'y aurait en fait que 29 cas de malades
de l'amiante recensés par la CPAM. "Et les plaques
pleurales ne sont pas des cancers !"
Pour les salariés, trop, c'est trop ! Ils viennent
de se regrouper en association. La Caper (Comité amiante
prévenir et repérer) a ouvert son antenne dans
ce bourg des Combrailles, pour recevoir les personnes contaminées
et les orienter dans leurs démarches. "Environ
80 salariés ont déjà adhéré,
avance Gérard Semme, armé d'un épais
dossier. Et la liste pourrait bien s'allonger au fil des résultats
médicaux."
La décision a été prise de mener une
action en justice et de poursuivre leur employeur pour "faute
inexcusable". Parallèlement, une dizaine de dossiers
de personnes contaminées ont été complètement
bouclés et seront prochainement transmis au tribunal
des affaires sociales de Clermont-Ferrand. Si d'aventure leur
démarche devait aboutir le classement du site des Ancizes
afin qu'il soit désamianté. "On sera aussi
en droit de réclamer des cessions d'activité
pour les salariés de 50 ans ayant 30 ans d'expérience
dans la société. Soit un potentiel de 500 personnes
au moins !"
La direction, bien sûr, ne l'entend pas de cette oreille.
Selon Philippe Bigard, porte-parole de l'entreprise, "jamais
Aubert et Duval n'a pu être pris en défaut par
rapport à la réglementation. Nous avons anticipé
le problème dès les années 1990 en arrêtant
d'acheminer des produits amiantés. Un bâtiment
complet a été défloqué et un deuxième
diagnostic est en cours dans l'entreprise pour passer au crible
les bâtiments et les machines. Mais il est clair que
si nous étions classé site amiante, ce sont
820 des 1300 salariés qui partiraient. "Une menace
à peine voilée qui ne plaît pas du tout
au maires des Ancizes, Pascal Estier, totalement solidaire
du combat de ses administrés. "Quelle que soit
la position de la direction, il n'y a aucun argument qui tienne
face à la mort des gens."
Geneviève Colonna d'Istria
Et maintenant Sciences-po
L'organisation des cours à l'Institut d'études
politiques de Paris est en ce moment perturbé. En cause
: la découverte d'amiante, le 20 juillet dernier, à
l'occasion de travaux réalisés dans l'amphithéâtre
Chapsal. Depuis, cette grande salle de cours de 300 places
est interdite d'accès aux étudiants, qui suivent
désormais les cours
au cinéma l'Arlequin.
" Comme la loi nous y invitait, nous avons fait des expertises.
La présence d'amiante a été détectée
dès le début des travaux.
Tout à alors été immédiatement
arrêté " explique Nadia Maryk, adjointe
à la directrice de Sciences-po.
Le 10 septembre dernier, une lettre a été envoyée
à tous les salariés pour les mettre au courant
de la situation, et des panneaux d'affichage ont été
posés pour prévenir les étudiants. La
direction a prévenu l'inspection du travail, et a décidé
de lancer une procédure judiciaire pour comprendre
l'origine de cette présence d'amiante.
" La fibre était contenue dans des panneau d'isolation
phonique, et n'était pas à l'air libre. Cela
n'a pas eu d'incidence sur la santé des élèves
", ajoute Nadia Maryk. Les mesures effectuées
dans les autres locaux de l'établissement " ne
décèlent pas de présence d'amiante ",
ajoute-t-elle.
L'amphi est donc bâché et interdit d'accès
jusqu'à l'été prochain, période
où commenceront les travaux, " en fonction des
résultats des expertises ".
Certains élèves s'interrogent, comme Jean-Baptiste,
en troisième année de l'IEP, qui s'avoue "
un peu inquiet " mais " fait confiance à
l'administration qui a communiqué sur le sujet ".
Personne n'imagine que le drame de Jussieu puisse arriver
rue des Saints-Pères. Dans les Ve, les 240000 m²
de locaux amiantés ont fait de l'immense tour le plus
grand bâtiment floqué au monde ! Avec des drames
à la clé.
Ce problème touche toute l'Education nationale
Sept décès ont été enregistrés
par mésothéliome (cancer de la plèvre
directement provoqué par l'amiante), dont 5 en 2002
et 2003 parmi les enseignants, les chercheurs, et les ingénieurs
de laboratoire. Parmi ceux-ci, Jean-Louis Cheminée,
vulcanologue, chercheur au CNRS, décédé
par mésothéliome le 16 octobre 2003, alors qu'il
travaillait à Jussieu depuis les années 1960.
109 personnes de la faculté souffrent actuellement
de maladies professionnelles liées à l'exposition
à la fibre. Michel Parigot, le responsable du comité
antiamiante, tire la sonnette d'alarme.
"On n'est qu'au début de la période de
survenue des mésothéliomes, car ils n'apparaissent
que 35 ans après l'exposition, et le campus a été
construit entre 1965 et 1972. Il y a donc urgence à
accélérer le chantier de désamiantage.
Seule la moitié est désamianté, cela
fait 15 ans que les travaux sont engagés, c'est plus
long que la reconstruction de la France après la guerre",
regrette-t-il.
Le problème de l'amiante concerne à des niveaux
différents, toute l'Education nationale. Au cours des
années 1960 et 1970, de nombreuses écoles, lycées,
et universités, ont été construites en
utilisant de l'amiante pour éviter le risque d'incendie.
Selon une enquête de la direction des personnels, de
la modernisation et de l'administration du ministère
de l'Education nationale, "entre11 et 20%" des personnels
ont été exposés à l'amiante. Etre
exposé signifie que les risques de développement
s'un cancer est supérieur à la moyenne, sans
que le sombre pronostic soit sûr.
A Paris, en 2003 ; l'émotion avait été
grande chez les parents d'élèves, lorsqu'ils
avaient appris le décès d'une enseignante de
l'école primaire de la rue Tlemcen, dans le XXe arrondissement,
par mésothéliome. Le retard pris dans le chantier
de désamiantage les avaient même incité
à fermer eux-mêmes l'école.
Aujourd'hui, la tension est apaisée dans l'école
et les travaux sont finis. Un exemple à suivre.
Marc Payet
"Le risque concerne
de plus en plus de monde"
Pr. Marcel Goldberg, chercheur à l'Inserm
Quels sont les chiffres dont vous disposez sur les
maladies liées à l'amiante ?
Marcel Goldberg. L'amiante provoque des cancers de la plèvre,
appelés mésothéliomes, et des cancers
du poumon. Actuellement on estime que les décès
sont au nombre de 2000 par an en France. Au cours des prochaines
années, ce chiffre va passer à 5000 par an,
car les personnes qui ont été exposées
pendant les années 1960 et 1970 vont peu à peu
déclarer leurs cancers. Et tout, on estime que d'ici
à 2025 100000 personnes en France vont décéder
à la suite d'une exposition à l'amiante. Il
s'agit d'une catastrophe en termes de santé publique.
Quelles sont les professions les plus exposées
?
Aujourd'hui, le risque concerne de plus en plus de monde.
Et pas seulement ceux qui ont manipulé de l'amiante.
Nous avons fait un classement des professions les plus à
risque. En premier, ce sont les plombiers, devant les métallurgistes,
les soudeurs, les électriciens. Mais il existe aussi
une exposition passive intramurale qui frappe des personnes
qui travaillaient dans des bâtiments floqués
à l'amiante, construits dans les années 1960
et 1970. Ce sont souvent des enseignants ou des personnels
de bureaux. Il n'y pas d'effets seuils, et toute exposition
à l'amiante est une exposition au risque. Mais un enseignant
qui fait cours plusieurs années dans un bureau amianté
à moins de risque de développer un mésothéliome
qu'un électricien qui perce régulièrement
des trous dans des faux plafonds contenant des fibres d'amiante.
Est-on en retard en matière de prévention
par rapport à nos voisins ?
Oui. Malgré l'interdiction totale de l'utilisation
de l'amiante en 1997, les chantiers de désamiantage
ont pris énormément de retard. De centaines
de milliers de tonnes d'amiante sont toujours présentes
dans les murs des usines et des bureaux. Résultat :
aux Etats-Unis, la courbe de décès par mésothéliome
commence à diminuer, alors qu'elle progresse en France.
Propos recueillis par M.P.
|